Article dans Le Monde


Un relaxant musculaire efficace contre l'alcoolisme ?

 


En 288 pages, le docteur Ameisen raconte comment il a guéri de son alcoolo-dépendance grâce à un relaxant musculaire, le baclofène, un vieux médicament "génériqué" depuis 1997.

En 288 pages, le docteur Ameisen raconte comment il a guéri de son alcoolo-dépendance grâce à un relaxant musculaire, le baclofène, un vieux médicament "génériqué" depuis 1997.

Publié début octobre, l'ouvrage du docteur Olivier Ameisen, Le Dernier Verre, bouscule le monde de la prise en charge de l'alcoolisme. "Nous sommes dans le pétrin à cause de ce livre", reconnaît le docteur Philippe Michaud, alcoologue. "Nous sommes assaillis de coups de fil et de courriers de patients réclamant le même traitement." En 288 pages, le docteur Ameisen raconte comment il a guéri de son alcoolo-dépendance grâce à un relaxant musculaire, le baclofène, un vieux médicament "génériqué" depuis 1997, indiqué dans le traitement des contractures douloureuses accompagnant la sclérose en plaques et certaines paralysies.

Parce qu'il est écrit par un médecin, parce qu'il aborde une maladie qui dévaste la vie de millions de personnes et pour laquelle les traitements actuels essuient de nombreux échecs, ce livre, largement médiatisé ces dernières semaines, suscite beaucoup d'espoir parmi les alcooliques et leur entourage. Problème : le baclofène n'a pas d'autorisation de mise sur le marché (AMM) dans l'indication du sevrage alcoolique. Le sujet divise la communauté médicale. Certains médecins se sont mis à en prescrire, d'autres s'y refusent. L'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) s'est autosaisie du dossier.

Son histoire. Olivier Ameisen dit être "guéri" depuis le 14 février 2004, date à laquelle il a débuté son traitement de baclofène. "Je n'ai plus aucune envie d'alcool", résume-t-il. Il s'est administré jusqu'à 180 mg par jour (des doses très supérieures aux posologies habituelles de ce médicament) et prend aujourd'hui entre 30 mg et 50 mg par jour. Cardiologue réputé, le docteur Ameisen prenait des cuites à répétition. Il noyait dans l'alcool sa très forte anxiété. Psychothérapie, acupuncture, hypnose, thérapie cognitive et comportementale, traitements médicamenteux censés réduire l'envie de boire, cures de désintoxication, réunions chez les Alcooliques anonymes, il a tout essayé. En vain.

En 2001, une amie lui transmet un article du New York Times à propos d'une chercheuse américaine qui raconte l'effet étonnant du baclofène pour soulager les spasmes musculaires et l'état de manque chez un patient cocaïnomane. Le cardiologue se met à lire toute la littérature scientifique sur ce médicament et, après avoir interrogé des neurologues sur ses effets secondaires (somnolence pouvant aller jusqu'au coma en cas de surdosage), il se traite seul en augmentant les doses jusqu'à être soulagé.

Ses soutiens. Le docteur Renaud de Beaurepaire n'y va pas par quatre chemins : "Ameisen a fait une extraordinaire découverte, le monde entier va le remercier." Comme quelques autres de ses confrères, ce chef de service en psychiatrie à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif (Val-de-Marne), s'est mis à utiliser le baclofène. "J'ai prescrit le traitement à deux alcooliques au bout du rouleau : franchement c'est assez miraculeux, témoigne-t-il. Des médecins généralistes m'ont sollicité parce que des patients leur demandaient ce médicament, je leur ai dit qu'ils pouvaient en donner."

En Suisse, Pascal Garche, responsable de l'unité alcoologique aux Hôpitaux universitaires de Genève, a suivi le devenir de douze patients traités par baclofène à hautes doses. Résultat : deux ne l'ont pas supporté et ont arrêté au bout d'une semaine, trois sont en échec de traitement et sept sont sortis d'affaire. "Les patients m'ont dit : "cela calme mon anxiété" ; "cela me détend" ; "ça diminue mon envie d'alcool". Je n'avais jamais eu ce type de commentaires auparavant." Pour le docteur Garche, "on ne peut pas s'asseoir sur cette affaire. Neurobiologiquement, cela a du sens ; les expériences menées sur des animaux sont encourageantes et les premières impressions cliniques sont probantes. Ce livre est un pavé dans la mare."

Ses opposants. Personne ne remet en cause l'honnêteté du témoignage. Mais la Société française d'alcoologie pointe des études insuffisantes et des niveaux de preuve assez faibles. "Le traitement de l'alcoolo-dépendance ne peut pas être seulement médicamenteux. C'est une maladie multifactorielle avec de fortes composantes psychologiques et sociales", insiste le docteur Philippe Michaud. "Je ne dis pas que c'est nul, je dis que ce n'est pas prouvé et je regrette que ce livre dénie la possibilité d'aller mieux sans médicament", résume-t-il.

Avec ce livre, les alcoologues se sentent décrédibilisés. "L'ouvrage gomme tout un pan de la prise en charge, quelle soit psychothérapique ou comportementaliste", déplore le docteur Sylvain Balester-Mouret du service d'alcoologie de l'hôpital Beaujon à Clichy (Hauts-de-Seine). "Ce n'est pas parce qu'une maladie est complexe que son traitement est forcément complexe", rétorque le docteur Ameisen.

Et maintenant ? A la suite de la médiatisation du livre, l'Afssaps s'est autosaisie du dossier et s'est penchée sur la littérature scientifique. "Pour l'heure les résultats dont nous disposons sont insuffisants pour se positionner de manière claire", explique Anne Castot, responsable du département surveillance des risques à l'Afssaps. "Nous ne sommes pas fermés au sujet mais il faut un temps de réflexion et d'évaluation", précise-t-elle. "Pour l'heure il faut que les médecins attendent que le processus ait abouti avant de prescrire du baclofène", prévient l'agence qui s'inquiète du comportement "free lance" de certains praticiens.

Opposants et défenseurs du docteur Ameisen sont au moins d'accord sur une chose : il faut mener des essais cliniques en bonne et due forme. La molécule étant tombée dans le domaine public, Novartis Pharma, le laboratoire qui l'avait commercialisée lors de son lancement, n'est pas intéressé pour mener une étude sur cette nouvelle indication. "On peut envisager des financements de promoteurs institutionnels ou encore une subvention du conseil scientifique de l'agence", explique Fabienne Bartoli, adjointe au directeur général de l'Afssaps. "Le baclofène en alcoologie va se répandre comme une traînée de poudre, prédit le docteur de Beaurepaire. La pression va venir de la base, des patients et des généralistes."


"Le Dernier Verre", d'Olivier Ameisen,
(Editions Denoël, 2008, 288 p., 19 €).

Sandrine Blanchard

Olivier Ameisen - Le dernier verre

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